J’étais pas sortie de chez Gibier qu’Alphée me textote un rendez-vous.

La nuit était tombée à 17h, la neige était prévue pour 18, je précise au cas où vous n’auriez pas suivi que je n’avais pas de chips et que j’avais en tous les cas oublié mon paquet de pistaches sur le bureau de Gibier - il m’avait traité de singe, moi ! Et lui, il était quoi ? Un sinistre canari.

Le rendez-vous était dans la cour de la scène de crime.

Et j’étais pleine d’appréhension.

Je gare la voiture, m’avance dans la cour où la neige avait été dégagée. Elle était en haut d’une petite volée de trois marche face à l’entrée, appuyée sur une rambarde, nonchalante.
Elle est fine, athlétique, je reconnais ses yeux. Son visage est d’une belle symétrie, mais dur. Elle est sans âge, comme les statues. La lumière du réverbère proche coule sur elle.



Je la déteste à 100%.

Ah, et son accoutrement. Elle a bien chaud à la tête avec un bonnet rayé, mais pour le reste. Des converses qui disparaissent sous la neige, un trench dont le col se rabat sous le vent, une espèce de grande ceinture bleue extravagante qui flotte au vent, et pas grand chose dans le décolleté, au sens propre comme au figuré. Elle doit être givrée, au sens propre comme au figuré.

Elle me fait face, serre les poings, et dit :

“La plume ?”

Moi vivante, jamais je ne te dirais ce que m’a dit Gibier, pauvre nouille. Jamais !
Je lui réponds, finaude :

“Gibier en pince un max pour vous.”

Elle s’avance d’un pas, poings serrés, visage dur, posture de mec.

“La plume ?”, qu’elle me fait, d’un ton rauque. Alors là, je vais pas me laisser impressionner et je lui dis :

“Attention, il m’a l’air d’être limite néo-nazi. Et timbré comme une lettre à la poste.”

Elle a alors un petit geste, comme un coup d’épaule. Bon, elle me fiche la trouille. Je sais pas si c’est son regard ou quoi. J’ai l’impression qu’elle va me sauter dessus, je sens déjà sa main gantée autour de mon cou, et moi qui étouffe et qui ne peut même plus répondre à sa question pour m’en libérer, alors je déglutis, et je réponds très vite :

“C’est une plume d’aigle royal, mais...une variété ? Je me souviens plus du mot...une variété particulière. Une variété éteinte depuis deux cent ans. Qui était en Amérique du Nord, dans les forêts du Dakota.”

Et je rajoute, pour reprendre le contrôle de la situation :

“J’espère que ça vous aide bien, vu qu’on est à Paris, et qu’il y a un océan et deux cents ans entre le propriétaire de la plume et vous !”

Son corps se détend et l’atmosphère aussi. J’ai l’impression de respirer à nouveau. Elle conclut séchement :

“Cela laisse trois endroits valables dans Paris où trouver le tueur au K. A présent que nous savons où il se terre, tentons de comprendre ses motivations.”

Je pense qu’elle se moque de moi.

Elle se tourne vers le digicode et compose le code. Nous parvenons dans une antichambre de marbre et de dorure. Un deuxième digicode. Elle tape le code. Ce qui fait que, si vous suivez bien chers lecteurs, elle connaissait les codes. Je pense que si j’étais persuadée à 100% qu’elle était un suspect solide pour le meurtre au K, les probabilités venaient de réécrire une nouvelle définition des maths pour pulvériser la barrière de l’assurance humaine et arriver à 120, voire 150% de taux de certitude !

Je note et pour enfoncer le clou et la déstabiliser, je lui dis ce que je constate. Elle me répond sans me regarder, alors que je la suis sur un escalier tapissé de rouge :

“Il y a 200 000 immeubles à Paris comportant un digicode. Et il n’y a que 2 000 digicodes différents. Parmi ces 2 000 digicodes différents, 50 codes sont utilisés par 95% des immeubles. Ils suivent des schémas géométriques, une croix par exemple, des dates clefs, des associations de nombres qui sonnent bien. On peut faire une carte de l’imagination des propriétaires parisiens rien qu’avec la distribution des digicodes. Les digicodes ne servent qu’à une chose : donner une illusion de sécurité et de laisser dehors ceux incapables de plus d’imagination que les habitants.”

Elle se tourne vers moi alors que je ahane à monter les marches à son rythme et me dit avec un regard méprisant :

“Plus de 35 000 immeubles ont pour code 1235A. Pathétique. “

“Mais...c’est le code de mon immeuble !”

“Justement.”

“Vous êtes en train de me menacer ?”

“Non, si je voulais vous menacer je vous forcerais à faire du sport.”

“D’accord. Admettons que vous soyez la reine des probas et que vous connaissiez 2000 digicodes par coeur. Vous avez quand même rentré deux fois de suite le bon digicode du premier coup. Ca fait une chance sur 2000 fois deux, donc une chance sur 4000. C’est faible.”

“Une chance sur 4 millions. Mais peu importe. Pendant que je vous attendais, deux personnes sont rentrées dans l’immeuble et j’ai pu observer les codes à loisir.”

La pimbêche style première de la classe qui a réponse à tout. D’ailleurs j’avais un milliard de questions à lui poser, pourquoi je la suivais bêtement ? J’ouvre la bouche et elle m’interrompt :

“Voici le premier appartement qui donne sur la cour. J’ai cru comprendre que c’était une colocation d’étudiants.”

Et elle tambourine à la porte, façon brigade d’intervention qui vient vous réveiller à 6h du mat.

Un petit jeune terrorisé - tellement jeune, peut-être 16 ans ! - ouvre la porte. Ni une ni deux l’autre folle pénètre dans l’appartement. De l’embrasure je vois une vaste piaule de gosses de riche : c’est clean parce que la femme de ménage est payée par les parents, mais c’est le bazar. Quatre jeunes gens, un peu jeunes à mon sens pour être déjà partis du foyer familial se rapprochent de la fille. Elle déclare de sa voix hautaine :

“Est-ce qu’une jeune femme 20-30 ans, blonde, complètement nue, était dans cet appartement hier ?”

Vraisemblablement, elle semble trouver la situation complètement normale et pas du tout embarrassante ou absurde. Les jeunes détournent le regard et elle emboite :

“J’imagine que non. Certains d’entre vous n’ont même jamais connu l’amour charnel. C’est normal. Moi non plus.”

Précisons le contexte de cette phrase : elle est prononcée par une femme qui n’a de toute évidence rien entre son corps et son manteau. C’est tellement bizarre et illégal d’une certaine façon...et en plus l’idée qu’elle n’ait jamais connu d’homme me donne un coup dans l’estomac. Cette personne est folle, ce qui donne un excellent mobile pour le meurtre au K - reste à expliquer le K et l’affaire est bouclée.

Elle sort de l’appartement en claquant la porte, et monte à l’étage. Elle ajoute :

“A ce propos, être partisan de l’eugénisme n’est pas être nazi. Avant la deuxième guerre mondiale, beaucoup d’idées de ce type étaient parfaitement acceptées par le commun des mortels. La guerre a changé beaucoup de choses…oui, bien des choses...”

Je la suis péniblement sur les marches d’escalier. Elle pointe la porte du deuxième et dit d’une voix beaucoup trop forte :

“C’est là qu’habite votre ami influent aux moeurs notoirement légères. Inutile d’enquêter ici, puisque notre objectif est de le disculper, n’est-ce-pas ?”

Je lui fais un geste pour lui dire de ne pas parler si fort. Elle répond encore plus fort :

“Dans pervers narcissique, il y a le mot pervers, ne l’oubliez pas. Parler en mal de lui, au travers du prisme de sa personnalité, se transforme en un élément positif. Passons. “

On monte au troisième. J’ai l’impression que je vais me liquéfier et tomber par petits bouts tous mous le long de l’escalier. Pendant que je reprends mon souffle sur le palier - mais fichtre, pourquoi n’avons nous pas pris l’ascenseur ? Les plafonds font huit mètres de haut ici - donc, pendant ce temps, elle fait les questions et les réponses :

“Et donc vous avez perquisitionné ici, et l’appartement est inoccupé, et en plus sans propriétaire, et les vitres donnent mais ne s’ouvrent pas sur la cour, c’est ça ?”

J’opine. Et - oh non - il faut encore monter plus haut. Un escalier, une échelle, une trappe à travers laquelle j’ignore si je peux vraiment passer.

Elle me tire vers le haut. Le froid. Pas possible. On est sur le toit. La neige tombe et elle a été bien tassée dans la journée par les enquêteurs. La vue est incroyable ! On voit la tour Eiffel en entier dans une perspective qui appuie ses courbes déjà harmonieuses.

Elle me tire de ma rêverie et me montre l’angle aigu du capot de la machinerie de l’ascenseur. Une trace de sang diluée par la neige.

“La marque au bas du genou, dit-elle. Elle est tombée, pour une raison ou pour une autre, du rebord du toit. En courant, peut-être en regardant derrière elle son agresseur, elle bute contre cette aspérité et se blesse légèrement. Donc elle vient d’ici. “

On se penche du coté de l’immeuble dans le prolongement fait par l’emplacement du corps en contrebas et de la trace de sang. Une échelle ancienne de secours mène à l’appartement innocupé du 3e.

Je dis alors, comme si ma performance intellectuelle était jugée :

“On dirait que l’appartement inoccupé...était en fait...occupé.”

Plus bas, la neige tombait dans les ténèbres et le blanc se perdait dans le noir.



Alors Alphée pose sa main sur mon épaule et déclare avec un sourire :

“Brillante déduction. Chère Daphné, je ne me suis pas formellement présentée. Je travaille sous le nom d’Alphée - mais certains m’appellent le Ruban Bleu. Daphné, vous êtes une brave femme à l’esprit clair. Je suis pleinement satisfaite d’intervenir avec vous sur cette sinistre affaire. Vous et moi, nous allons trouver le tueur au K, et nous allons l’amener devant la Justice. “

SUITE